« Ray a toujours préféré l'histoire intime à l'épique majestueux… il est par excellence le poète à l'échelle humaine ».

Salman Rushdie

Satyajit Ray à la caméraArtiste complet, on n'a longtemps connu de lui qu'une suite de trois chefs-d'œuvre : La Complainte du sentier, L'Invaincu, Le Monde d'Apu (la « trilogie d'Apu ») qui ouvre sa carrière, récit de l'enfance et de la jeunesse de son personnage principal. Il sait aborder les questions fondamentales de la société indienne et, plus particulièrement, bengalie. Les rapports de classes sont au centre d'une œuvre désormais reconnue comme l'une des plus grandes de l'histoire du cinéma mondial.

Ce dossier est proposé à l'occasion du cycle Satyajit Ray programmé au cinéma l'Apollo les 10 et 11 février 2018, et de l'exposition de photograhies de Nemai Gosh, réalisateur et photographe, présentée à la médiathèque du 1er au 15 février 2018.

Aux origines du cinéma indien

Dans ses premières années, le cinéma en Inde fut sous l’influence dominante du théâtre parsi ; l’importance était donnée aux légendes, aux histoires romantiques, à la bravoure, à l’aventure et à la fantaisie. Ce n’est que dans les années trente que les films commençaient à être reconnus non pas seulement en tant que distraction, mais aussi comme moyen efficace de montrer les changements sociaux qui avaient lieu en Inde. Le cinéma s’est alors créé une place dans la société et fut considéré comme appartenant au domaine artistique par l’intelligentsia. Il fut élevé de son niveau théâtral traditionnel (Nautile) au rang d’œuvre d’art et considéré comme respectable.

Les années de conflit (1942-45) furent une période stérile pour le cinéma ainsi que l’après-guerre qui fut en proie à des changements politiques lors du mouvement pour l’indépendance de l’Inde (1947).

Après l’indépendance, le pays était en quête d’identité ce qui permit de donner une impulsion au domaine créatif — artisanat, musique, danses et aussi le cinéma.

La fin des années quarante jusqu’au début des années soixante vit le cinéma indien grandir et prospérer. C’est aussi durant cette période qu’il reçut la reconnaissance internationale en recevant des récompenses à Cannes, Berlin et à Karaoké Gary. Dans le même temps, le gouvernement indien renforça son aide en instituant des récompenses nationales pour les films remarquables ; un Département de censure, maintenant connu sous le nom de Central Board of Film Certification, établi en 1951, et des festivals internationaux furent organisés dans les principales villes.

Les honneurs retombèrent sur la jeune génération de réalisateurs — Satyajit Ray, Râj Kapoûr, Ritwik Ghatak, Khwâjâ Ahmed Abbas, pour avoir mené l’Inde sur la scène internationale.

Satyajit Ray, l'autre cinéma indien

photo02Satyajit Ray en 1930Fils d'une famille aisée de Calcutta aux multiples activités artistiques (son père, Sukumar Ray, était un poète majeur de la littérature bengali), Satyajit Ray est né à Calcutta en 1921.

Après des études d'économie, il rejoint l'université de Visva-Bharati, sous la direction du grand poète indien Tagore, où il étudie les arts de tous les pays sans que soient sacrifiés les traditions indiennes et leurs idéaux ainsi que le souhaite l'esprit de cette université.

Il fonde un ciné-club indien, La Calcutta Film society, rencontre Pudovkin, John Huston et surtout Jean Renoir, qui le pousse à aller plus loin dans ses activités. Ce dernier, venu en Inde pour le tournage du Fleuve, bouleversera la vie de Satyajit Ray. Il devient directeur artistique dans une agence de publicité britannique, l'occasion pour lui de découvrir les classiques du cinéma européen, notamment les néo-réalistes, puis se lance dans la réalisation.

C'est la méthode de tournage employée par De Sica dans Le voleur de bicyclette qui l'encouragea à préparer, en indépendant, son premier film intitulé La Complainte du sentier tiré du livre Pather Panchali dont il avait illustré la couverture . Réalisé en décor réel, S. Ray fait appel à des amis pour tenir les rôles d'acteurs, et finance le film tout seul. C'est un succès artistique et commercial ; il obtient un prix au Festival de Cannes faisant découvrir au monde l'industrie cinématographique indienne. C'est le premier volet de la trilogie d'Apu, qui sera suivi par L'invaincu et Le monde d'Apu.

Alors qu'on aurait voulu en faire le réalisateur de la pauvreté indienne et du film à message social, il a par la suite touché à tous les genres – historique, film pour enfants, comédie, etc. - en se posant surtout comme un cinéaste des classes moyennes élevées, dont il est issu.

photo03Charulata

Il a ainsi interrogé le conflit entre les valeurs anciennes et modernes, comme dans l'une de ses œuvres majeures, Jalsaghar (Le salon de musique, 1959), où un riche propriétaire terrien meurt d'avoir échoué à comprendre la fin de la féodalité.

Satyajit Ray se disait avant tout bengali, et, de fait, ses films furent surtout vus et appréciés en Inde par un public bengali. Ray ne cachait pourtant pas sa profonde occidentalisation, qui lui faisait mépriser les films commerciaux hindis. Il s'inspirait de la structure de la sonate occidentale, qui progresse à travers une série de changements dramatiques, contrairement au raga indien, défini dans des circonvolutions autour d'une seule atmosphère.

Satyajit Ray s'intéressa aussi à la condition de la femme dans Mahanajdeva et Charulata.

photo04Le salon de musique

Dans la première moitié des années 60, le cinéaste aborde le thème des superstitions dans la société hindoue avec La Déesse (1960), nous dresse le portrait d’une épouse délaissée avec Charulata (1964), considéré par beaucoup comme l’un de ses meilleurs films, et décroche la même année l’Ours d’argent du Meilleur réalisateur avec La Grande ville. Autre de ses films primés à Berlin : Le Héros – l’histoire d’une star de cinéma se racontant à une journaliste lors d’un voyage en train - qui se voit décerner la Mention spéciale du Jury en 1966.

Classiciste très discipliné, Ray était un touche-à-tout qui allait jusqu'à composer toute la musique de ses films. Refusant de se placer à la tête d'un nouveau mouvement, il douta de l'avenir du Nouveau Cinéma, qu'il jugeait trop dépendant du financement du gouvernement, mais dans le même temps, il professa le plus grand respect pour son confrère Ritwik Ghatak, dont les films poétiques et idéalistes, étaient à mille lieux de son monde.

Les dernières années de ce cinéaste plutôt prolifique furent entachées par la crise du cinéma d'auteur, et il dut se tourner vers les aides nationales et extérieures (françaises notamment, grâce à Depardieu et Daniel Toscan Du Plantier), ainsi que vers la télévision indienne.

Satyajit Ray n'aimait pas les conventions, ni les mouvements ni les appartenances. Il reste à part dans l'histoire du cinéma indien, étoile solitaire qui n'en finit pas de briller.

Il meurt d'une crise cardiaque le 23 avril 1992.